Décodage : Santé mentale des salariés, productivité et croissance

Présenté par Frédéric Gonand, économiste à l’Université Paris-Dauphine et Conseiller économique à l’UIMM, ce décryptage analyse un sujet de santé publique devenu un véritable enjeu macroéconomique : la santé mentale des salariés. L’analyse confronte la hausse globale des troubles anxio-dépressifs aux réalités de la productivité des entreprises et propose des pistes d’action pour préserver le capital humain, en particulier chez les jeunes.

Un phénomène global et sociétal aux portes des entreprises

L’analyse pose d’emblée un constat chiffré saisissant : les troubles de la santé mentale touchent aujourd’hui environ 20 % de la population dans les pays de l’OCDE. Parmi les cas recensés, les troubles anxieux prédominent largement (40 % des situations), suivis des troubles dépressifs (20 %) et des addictions à diverses substances (17 %). La France se situe d’ailleurs dans la moyenne haute des pays les plus impactés.

L’économiste tord le cou à une idée reçue : non, ces troubles ne sont pas statistiquement corrélés à des rythmes de travail effrénés ou à des conditions dégradées, puisque des pays aux cultures de travail intensives comme le Japon ou la Corée affichent des taux de prévalence inférieurs. Il s’agit d’une tendance de fond, accentuée par la crise du Covid-19 : la prévalence de l’anxiété dans l’UE est ainsi passée de 5,7 % en 2019 à 8 % en 2023. Si la population générale est globalement revenue aux niveaux d’avant-pandémie, le point de vigilance absolu se concentre désormais sur les jeunes de 15 à 30 ans, chez qui les courbes de détresse psychologique ne cessent de progresser depuis le milieu des années 2010.

Le coût macroéconomique de la détresse psychologique

Bien que l’impact individuel d’un trouble psychologique léger puisse sembler feutré, la généralisation du phénomène engendre des conséquences lourdes sur l’appareil productif. À l’échelle d’un salarié, la perte de productivité moyenne est évaluée à 54 minutes par semaine (soit une baisse de 2 à 3 %). Multipliée par le nombre de collaborateurs concernés, cette baisse diffuse de performance – qui se traduit par de l’absentéisme, du présentéisme ou une baisse de participation au marché du travail – ampute le PIB européen de 1,7 %.

Dans le secteur industriel, l’analyse identifie deux facteurs de tension psychologique spécifiques :

  • la concurrence internationale : la pression des importateurs étrangers sur le marché national génère une anxiété mesurable chez les salariés, inquiets pour la pérennité de leur outil de travail et de leur emploi.
  • la transition technologique et la robotisation : si l’automatisation élimine les tâches répétitives et accroît la compétitivité (à l’instar du modèle industriel allemand), elle alimente, en l’absence de pédagogie, la peur du déclassement et du remplacement chez les travailleurs peu qualifiés ou proches de la retraite.

Repenser l’accompagnement et cibler la jeunesse

Face à ce constat, l’économie de la santé offre des perspectives encourageantes. Des modélisations académiques démontrent que l’action publique ciblée offre un retour sur investissement macroéconomique majeur. La feuille de route esquissée par l’économiste repose sur un ciblage stratégique :

  • prioriser une prise en charge précoce des 16-25 ans : traiter systématiquement les troubles chez les jeunes permettrait de booster la consommation globale de 1 % à long terme en évitant que ces pathologies ne s’enracinent à l’âge adulte.
  • développer un suivi psychologique simple au travail : l’accès à des consultations régulières (non médicamenteuses) s’avère être une dépense hautement rentable pour l’entreprise et la société afin de redresser la courbe de productivité.
  • clarifier le rôle des financeurs : si l’employeur a tout intérêt à se saisir du sujet pour la performance de ses équipes, les entreprises ne doivent pas en être les principaux contributeurs financiers, la santé mentale relevant avant tout de la solidarité nationale et des politiques publiques de santé.

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