Présenté par Frédéric Gonand, économiste à l’Université Paris-Dauphine et Conseiller économique à l’UIMM, ce décryptage analyse la soutenabilité des dettes publiques à l’échelle globale et dresse un panorama des fragilités financières en Europe, aux États-Unis et en Chine.
Des trajectoires budgétaires nationales polarisées
Au premier trimestre 2026, la dette publique française a franchi la barre des 117 % du PIB, frôlant son plus haut historique. L’analyse révèle des stratégies nationales profondément divergentes depuis vingt ans :
- L’Allemagne : grâce au verrou constitutionnel de son dispositif de frein à la dette, elle maintient un niveau stable.
- La France et les États-Unis : la France a doublé son endettement en vingt ans ; les États-Unis dépassent eux aussi largement les 100 % de PIB.
- La Chine : ses données officielles restent opaques et sous-estimées selon le FMI, mais sa spécificité réside dans son rôle de créancier mondial.
Cette étude comparative rappelle que la dépense publique ne garantit pas la croissance : sur vingt ans, l’Allemagne a subi les mêmes chocs que la France sans souffrir d’un chômage plus élevé, tout en affichant des gains de productivité supérieurs.
La zone euro et le défi de l’ajustement
La zone euro présente une fragilité structurelle unique : elle associe une monnaie unique à 27 politiques budgétaires nationales distinctes. Cette architecture expose directement les banques nationales aux dettes de leur propre État, créant un risque d’effet domino en cas de dérapage, à l’image de la crise grecque des années 2010.
Sans inflexion politique majeure, les projections indiquent que :
- La dette française atteindra 180 % du PIB d’ici 2040.
- Stabiliser simplement la dette française et américaine imposerait un ajustement budgétaire structurel primaire colossal de 4 à 5 points de PIB, un effort sans précédent dans l’histoire de France.
Entre pénurie d’actifs sûrs et piège des créances chinoises
Pour comprendre pourquoi les marchés continuent de financer la France et les États-Unis malgré ces chiffres, l’économiste invoque le marché mondial des actifs financiers sûrs. Depuis 2010, l’offre de titres jugés totalement sûrs a diminué (les dettes italienne et espagnole ayant perdu ce statut), tandis que la demande globale d’épargne reste immense. Cette asymétrie soutient la confiance, bien que celle-ci reste réversible à tout moment, comme l’a prouvé la crise de confiance au Royaume-Uni en novembre 2022.
Enfin, l’analyse pointe la situation de la Chine. Devenue un créancier majeur des pays en développement dans les années 2010 (800 milliards de dollars de prêts), Pékin a ciblé des États producteurs de matières premières (Angola, Zambie, Sri Lanka) à travers des contrats stricts, seniorisés et collatéralisés sur des infrastructures physiques (comme le port de Colombo au Sri Lanka).
Aujourd’hui, sous l’effet du Covid-19, de la fluctuation des matières premières et de la guerre en Ukraine, la qualité de ce portefeuille s’est dégradée au rang d’obligations pourries (junk bonds). Avec des débiteurs en faillite comme la Zambie en 2024 et un marché immobilier intérieur en crise, le système bancaire chinois se retrouve lourdement pénalisé par des restructurations de dettes qui s’annoncent longues et coûteuses.